MOUVEMENT NKUL BETI
 
Né en 1929 à Ebolowa, dans la Province du Sud Cameroun, Ferdinand Léopold Oyono poursuit au lycée de Provins, en France, des études commencées au lycée de Yaoundé. Il réussit ensuite des études supérieures de droit à la Sorbonne avant d'entrer à l'École nationale d'administration (ENA) de Paris en section diplomatique.
Il débute en 1959 une brillante carrière de haut fonctionnaire avant de devenir ambassadeur du Cameroun dans divers postes (auprès des Nations unies à New York, en Algérie, en Libye, en Grande-Bretagne et en Scandinavie). À partir de 1987 il participe à de nombreux gouvernements de son pays et assure la charge de différents ministères comme les Affaires étrangères ou la Culture.
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Cilas Kemedjio : Ferdinand Oyono , des chemins d’Europe aux chemins du pays ancestral
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© Cilas Kemedjio
La traversée de Ferdinand vers les mystères des pays des ancêtres achève le parcours d’une vie qui, commencée dans le ventre de la forêt du Sud-Cameroun, aura transité par l’école coloniale, les métropoles du savoir,

la transhumance inhérente à son activité diplomatique avant de se conclure de manière abrupte sur les collines de Yaoundé. Au moment où la presse camerounaise enregistre la disparition du « vieux nègre », il importe de saisir le sens de son passage sous/sur terre. Il importe de saisir la signification d’une existence qui se termine durant les pompeuses célébrations demi-siècle d’indépendance.

     Date de publication: 14-07-2010   18:41:29
En ce qui me concerne, Oyono est avant tout et surtout un écrivain. Le diplomate, le ministre ou le haut fonctionnaire de l’État intéressera certainement ses biographes. Et on pourra se demander, au moment du cinquantenaire, en quoi il aura contribué à défricher les chemins de notre libération. Ou alors, on se demandera en quoi Oyono aura peut-être contribué à nous enfoncer dans les « mésaventures de la conscience nationale », autrement dit la perpétuation des malheurs qui affligent les peuples africains.

Oyono appartient à la génération de ce que Lydie Moudileno appelle « le brillant élève de l’école coloniale : « Son parcours est en effet classique : le jeune élève doué de l’école coloniale évolue dans un monde empreint à la fois des classiques de littérature française et des mouvements de la diaspora noire du début du siècle, ce qui l’amène à une prise de conscience politique de la condition de son peuple, et se traduit par un engagement politique et littéraire pour une forme d’indépendance. » Oyono, comme son confrère Mongo Beti qu’il va certainement rejoindre dans le pays ancestral, suit cette trajectoire. La trajectoire militante de l’écrivain africain dans les années 1950 lui est imposée, selon le critique Thomas Mpoyi-Buatu, par les circonstances historiques » : « Sa venue à l’écriture ne constitue pas un pur acte volontaire. C’est un processus qui paraît déterminé par la situation natale d’abord, par les circonstances historiques ensuite. Son raisonnement à cette époque pourrait être formulé de la façon suivante : puisqu’un phénomène extérieur violent (la colonisation) a forcé de nombreuses populations d’Afrique à courber l’échine sous son emprise, rien n’est moins utile que de mettre le genou à terre. La fortune des armes appelle la victoire. On peut être invaincu, mais non invincible. Donc résistons ».

La verve créatrice de Ferdinand Oyono produit trois romans qui sont désormais des classiques de la littérature africaine : Une Vie de boy, Le vieux nègre et la médaille et Chemin d’Europe. Notre romancier entre ensuite dans un silence qui ne sera plus jamais rompu. Nous osons espérer, sans y croire, que les légataires testamentaires trouvent des textes inédits lors des inventaires. Nous pouvons peut-être spéculer que l’inspiration de Ferdinand Oyono a été paralysée par le droit de réserve qui s’impose aux hauts fonctionnaires. Cheikh Hamidou Kane, auteur de la célèbre Aventure ambiguë, ne confessait-il pas implicitement qu’il avait retardé la publication de son deuxième roman pour ne pas déstabiliser les logiques du pouvoir. Quelque soit la raison qui a paralysé la plume de Ferdinand Oyono, nous pouvons affirmer qu’il s’est rangé du côté du pouvoir camerounais au point de participer à la persécution de son confrère Mongo Beti lors de l’affaire Main basse sur le Cameroun.

Nous sommes dans les années 1990, entre Akometan et Mbalmayo. Au cours d’un séjour au village, la voiture d’Odile et de Mongo Beti a une panne. Pendant que les mécaniciens vont chercher les pneus à Mbalmayo, Mongo Beti et Odile décident de marcher comme des braves le long de la chaussée pour aller rendre visite à des parents. Oyono, qui les reconnaît depuis sa limousine (ou Mercedes) ministérielle, fait marche arrière pour les saluer. C’est probablement la première rencontre entre les deux écrivains depuis les années 1960 et aussi la dernière avant la mort de l’auteur de Perpétue ou l’habitude du malheur. Mongo Beti voyant la limousine faire marche-arrière, a cru un temps qu’il s’agissait d’un “contrat sicilien”, c’est-à-dire d’un commando chargé de les exécuter à la manière de la terrible mafia italienne. Ferdinand Oyono, alors ministre du gouvernement camerounais, aurait cherché en vain, par l’entremise de l’architecte Philippe Bisseck, de rentrer en contact avec Mongo Beti depuis son retour au Cameroun. La rupture entre les deux écrivains montre à quel point l’affaire Main basse sur le Cameroun et le procès autour de la nationalité française de Mongo Beti constituent une des « plaies mal cicatrisées » que ce dernier aura gardé de ses confrontations avec le pouvoir camerounais. Afin de mieux apprécier la profondeur de ces « plaies mal cicatrisées », remontons le cours du temps.

Quartier latin (Nous sommes en 1955 ou 1956). Mongo Beti, qui a envoyé son roman Le Pauvre Christ de Bomba aux éditeurs, reçoit la réponse de Julliard un jour après avoir reçu celle des Éditions Robert Laffont. Il conseille à Ferdinand Oyono qui cherche un éditeur de proposer son roman (Une Vie de boy) à Julliard qui accepte de publier le texte. Les deux romans sont des classiques de la littérature francophone de la protestation anticoloniale. La décennie 1960 est celle des indépendances des anciennes colonies françaises. Oyono, le romancier anticolonialiste, a pris sa place de serviteur du Cameroun indépendant comme ambassadeur du Cameroun à Paris. Pour crime de militant anticolonialiste, Mongo Beti se trouve sur « une liste noire de marxistes dangereux à éliminer ». En 1972, le mémoire établi par les policiers pour justifier l’interdiction et la saisie de Main basse sur le Cameroun fait ressortir que l’ambassadeur du Cameroun à Paris, le ci-devant Ferdinand Oyono, reconnaît bien que Mongo Beti est camerounais. La rupture entre Mongo Beti et Ferdinand Oyono est consommée. Oyono, en déportant Mongo Beti dans le no man’s land de la citoyenneté allogène, apporte certainement sa modeste contribution à la réduction au silence de cet “emmerdeur” comme le rapporte Odile Tobner. Il me semble que la médaille du vieux nègre perdit quelque peu de son lustre dans cette tentative heureusement infructueuse de réduire son confrère au silence. La rupture entre les deux écrivains est symptomatique du paradoxe qui marque la trajectoire d’Oyono, le politicien qui aura finalement été si peu à l’image du romancier anticolonialiste.

Ferdinand Oyono appartient à la génération des romanciers anticolonialistes qui arrivent sur la scène littéraire africaine après les incantations lyriques des poètes de la Négritude. Le pathétique destin de Toundi dans Une Vie de boy, la parade caricaturale d’un colonialisme grotesque qui voit le vieux nègre paradé sur le théâtre du cérémonial colonial et la condition ambiguë de Barnabas forment l’ossature d’une œuvre qui nourrit sa déconstruction du colonialisme de toutes les richesses stylistiques et oratoires du patrimoine rhétorique des cultures ancestrales. Toundi se présente ainsi comme le non-initié dont la gourmandise et l’incapacité à de lire les signes de la nouvelle culture conduiront tout droit à sa mort. Le vieux nègre nous invite à méditer sur la signification des médailles coloniales, c’est-à-dire sur le dérisoire des pacotilles que l’Occident nous concède. On peut en effet lire la médaille que l’administration coloniale accorde au vieux nègre une reproduction de la pacotille que les vendeurs d’esclaves recevaient des Négriers. La médaille du vieux nègre dépossédé de ses terres et même de ses deux fils qui meurent sur les champs de bataille européens n’anticipe-t-elle pas en effet les échanges inéquitables qui continuent de marquer les relations entre les anciens colonisés et les puissances qui dominent le monde. Il faut relire la trajectoire du vieux Meka car elle interpelle, dans son dérisoire, son pathétique et sa mise en scène la condition africaine contemporaine. Il faut relire le tragique de la destinée de Toundi, dont la conversion initiale au colonialisme découle de son appetit immesuré pour le sucre du prêtre. Nos appétits immodérés pour les chemises Pierre Cardin, notre palmarès de gros consommateur de champagne, la boulimie de nos bourgeoisies pour le marbre, les grosses cylindrées et autres dépenses de prestige peuvent en effet se lire comme des variations en plus monstrueuses de la gourmandise fatale qui emporte Toundi. Nous nous devons de relire Toundi et de nous demander, comme le fait le philosophe Mudimbe dans un autre contexte, si quelque par en nous ne sommeille pas un Toundi, immobile, invisible et d’autant plus destructeur.

Le vieux nègre et la médaille, autrefois inscrit dans les programmes du secondaire des lycées et collèges camerounais, demeure le roman le plus connu de l’écrivain. En témoignent les manchettes de la presse camerounaise qui font presque toutes référence à l’écrivain par le titre de son deuxième roman. Oyono se confond presque au « vieux nègre », avec ou sans médaille tout comme Ville cruelle était synonyme de Mongo Beti. Si Le vieux nègre et la médaille cristallise l’imaginaire populaire camerounais, Une Vie de boy apparaît comme le roman le plus célébré par la critique littéraire. Il me semble aussi que c’est son roman le plus lu comme le témoigne la longévité de sa présence dans les Éditions de poche (Press Pocket) en France. J’ai personnellement eu à utiliser à plusieurs reprises Une Vie de boy dans mes cours d’introduction à la littérature africaine. Mes étudiants (anglophones nord-américains) ont toujours adopté le roman peut-être parce que quelque part, l’histoire de Toundi les interpelle. Je me rappelle toujours cette jeune étudiante originaire de Chicago qui me semblait avoir des difficultés insurmontables pour maîtriser la tortueuse grammaire de la langue française. Vers la fin du semestre, elle me confessa avoir lu Une Vie de boy à trois reprises. Et je pense que ce roman transfigura cette jeune étudiante au point de faire d’elle l’une des meilleures de la classe. L’histoire de cette étudiante m’a fait penser à celle d’une de mes amies américaines qui enseigne la littérature africaine à l’Université de Louisville dans l’État américain du Kentucky. Elle m’avait raconté que, jeune étudiante à l’Université du Michigan, elle avait décidé de se concentrer sur la littérature africaine après avoir pris un cours sur Une Vie de boy. Elle fut foudroyée, et ceci témoigne de la puissance de l’imaginaire. Tout le crédit revient à l’auteur, Ferdinand Oyono qui aura apporté ainsi apporté sa contribution à la fondation des études postcoloniales dans l’espace universitaire américain.

Le vieux nègre et la médaille a les faveurs du public camerounais. Une Vie de boy emporte celles de la critique. Chemin d’Europe tombe quelque peu dans l’oubli, et c’est une injustice si l’on considère sa richesse esthétique et thématique. Barnabas, le chercheur d’Europe, s’embarque dans un périple pour mobiliser les ressources qui l’aideront à réaliser son rêve de partir. Son aventure commence par une descente au village. La communauté des anciens refuse de lui accorder leur soutien, redoutant les effets aliénants du départ en France. On apprend en passant que l’ancêtre Vavap, pour avoir résisté à la colonisation allemande, a été pendu par les envahisseurs qui ont laissé son cadavre se désintégrer. La communauté terrorisée n’a donc même pas pu faire son deuil. Barnabas continue sa quête en écrivant à l’administrateur colonial, saupoudrant au passage sa lettre de quelques morceaux de latin. Nous voyons le colonisé éduqué parader son savoir comme on le fait des faits d’armes. Nous sommes bien loin de la mise en spectacle de Medza par le colonisateur : c’est désormais le colonisé qui parade la culture coloniale. Mais en sommes-nous pour autant sorti de la logique de la pacotille clinquante et d’autant plus futile ? Dans tous les cas, la réponse du colonial est négative, ce dernier conseillant à Barnabas de trouver un emploi subalterne dans la colonie. À l’heure du mondial sud-africain, les entraîneurs africains occupent des positions subalternes au sein des encadrements techniques des équipes africaines. En d’autres termes, ce n’est plus l’administrateur colonial qui installe les Africains dans les rôles subalternes, ce sont les gouvernements africains qui se chargent d’appliquer cette loi foncièrement raciste et discriminatoire. Seule l’Algérie, sortie de l’héroïque victoire du Front de Libération National (FLN), sauve l’honneur de l’Afrique en faisant confiance à un Africain pour entraîner une équipe … africaine. Revenons pourtant au parcours du combattant de notre personnage.

Barnabas trouve enfin son salut dans le car qui le conduit en ville. La communauté du car, constituée d’évolués, élit ce dernier en messie qui reviendra libérer la colonie. Une quête est organisée séance tenante pour l’aider dans sa mission. Et nous retrouvons ici la mission sociale et politique du « brillant élève de l’école coloniale » : partir vers la Métropole afin d’acquérir les « armes miraculeuses » qui permettront de venger les humiliations souffertes par le « vieux nègre ». Le roman me paraît être un dépassement du mouvement de la Négritude qui, au moment de sa parution, est sous le feu des critiques des nouvelles générations qui lui reprochent son culturalisme métaphysique. Nous observons ainsi, à travers le regard sceptique de Barnabas, une déconstruction du carnaval ethnographique et une critique de la production de l’exotisme qui est moins reflet des authenticités africaines que satisfaction des fantasmes du public occidental. La critique du cirque ethnographique par un dévoilement de son montage sonne, avec des décennies d’avance, comme une invention des théories postcoloniales. Chemin d’Europe, ne fût-ce que pour cette raison, mérite d’être relu par les critiques.

Au moment où la fièvre des cinquantenaires essaie tant bien que mal de raviver la flamme éteinte de l’épopée inachevée des indépendances, nous avons le devoir de nous interroger sur le destin tragique de l’ancêtre Vavap. L’ancêtre Vavap n’a droit à aucun rituel funéraire. Nous pouvons y lire une mémorisation de la destinée tragique des combattants de l’indépendance du Cameroun : la profanation du corps de Um Nyobè et le bannissement de sa mémoire, les exécutions sommaires doublées de la parade macabre des têtes des résistants sur la place publique, la persécution des penseurs qui refusaient de céder à l’amnésie institutionnelle. J’ai lu, dans les nombreuses banderoles qui célèbrent le cinquantenaire de l’indépendance du Cameroun dans la ville de Yaoundé, des allusions aux héros de cette émancipation. Les banderoles constituent-t-elles un début des funérailles nationales qui nous permettront enfin de nous réconcilier avec notre histoire ? S’agit-il tout simplement des slogans politiques sans lendemain ? Le temps aura le temps de répondre à ces questions. Il importe de constater que les banderoles ne nomment pas ces « héros ». Mongo Beti remarquait justement que « le nom même de Ruben Um Nyobé est toujours tabou dans son pays, le Cameroun. La couleur des oppresseurs du moment a changé, mais les nouveaux maîtres, héritiers de leurs prédécesseurs, qui leur ont transmis leur haine pour la liberté des Noirs, redoutent Ruben Um Nyobé autant que s'il vivait ». Les banderoles du cinquantenaire, intervenant après les décrets d’une réhabilitation n’ayant jamais dépassé le stade des décrets, ne nous donnent aucun espoir quant à une sortie des héros de l’indépendance du ghetto de l’amnésie officielle. En quelque sorte, même les banderoles publiques continuent de consigner les résistants dans la « nuit de l’innommé », comme le remarque Achille Mbembe dans son excellente étude sur le maquis. Ferdinand Oyono avait pressenti le danger de cette mémoire interdite, et tout en rendant hommage au talent de l’écrivain, nous prenons acte de l’homme politique qui aurait été si peu inspiré par les démons de son imaginaire. Que la terre de nos ancêtres lui soit légère !
Ecrit par Cilas Kemedjio:
Enseignant à l’université de Rochester aux Etats-Unis.
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